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Regards croisés sur les études et le handicap à l'université de Strasbourg :

A Strasbourg, on ne fait pas les choses à moitié. Ce ne sont en effet pas moins de trois étudiants handicapés de l’université qui ont accepté de parrainer la Journée du 22 mars.
Sahand est un jeune doctorant qui souffre d’un handicap moteur touchant ses membres inférieurs. Il peut se déplacer à l’aide de béquilles mais utilise essentiellement le fauteuil roulant manuel et parfois même le fauteuil électrique pour les longs déplacements.
Gaspard quant à lui, a une infirmité motrice cérébrale (IMC). Il en première année d’arts du spectacle.
Lucy, elle, est non voyante : elle suit des études de Langues Etrangères Appliquées (LEA).

Sahand, un des parrains de la Journée Handivalides à l'université de Strasbourg.
Photo : Sahand, à la Journée Handivalides de l'université de Strasbourg, le 22 mars  
 
Pouvez-vous vous présenter, en décrivant vos parcours respectifs ?
Lucy : « j’ai 21 ans je suis non-voyante de naissance. Je suis actuellement en troisième année de licence en Langues Etrangères Appliquées à l’université de Strasbourg. »
 Sahand : « J’ai 27 ans. Du point de vue de mon parcours scolaire, je dirais que j’ai plusieurs « cursus à mon arc ». J’ai tout d’abord fait un DUT « Services et réseaux de communication ». J’ai poursuivi par une licence pro « Activité technique de communication ». J’ai bossé pendant à peu près six mois. Puis, pour des raisons d’ordre personnel, j’ai décidé de reprendre les études. J’ai fait un double cursus de langue (anglais et persan), donc deux licences.  Ensuite, j’ai enchaîné par un master plurilinguisme européen et interculturalité. Et là, je suis en première année de doctorat. »

Gaspard : « Je m’appelle Gaspard, j’ai 19 ans et je suis IMC (Infirme Moteur Cérébral). C’est un accident que j’ai eu à la naissance. On ne sait pas bien expliquer d’où ça vient, mais en gros, j’ai du mal à tenir en équilibre sur mes jambes. Je peux marcher, mais j’ai besoin de me tenir à quelque chose. Je me déplace le plus souvent en fauteuil roulant. Je suis en première année en « arts et spectacles », option cinéma, à l’université de Strasbourg. Je dors au centre Bernanos où  je dispose d'une chambre et d'une salle de bain adaptées.

Au niveau de mon parcours scolaire, pour le primaire et le collège, j’étais en milieu ordinaire. Ce n’est qu’en seconde que j’ai intégré une structure spécialisée parce que j’avais peur, et mes parents aussi, d’avoir du mal à suivre le rythme dans un lycée normal. Donc, je suis parti en internat spécialisé, avec des professeurs qui donnaient des cours adaptés aux personnes avec un handicap moteur.

Quand je suis rentré à l’internat, il a fallu que je m’habitue à un nouveau système d’éducation et à de nouveaux interlocuteurs. Dans ce type de structure, on va plus lentement, on s’adapte au handicap de la personne. Cela a été dur de m’y faire, tant à l’arrivée qu’au départ. Par ailleurs, la prise en charge y était telle que j’avais l’impression qu’on pensait presque pour moi. »


Pourriez-vous me dire, si vous avez besoin d’adaptations particulières, au regard de votre handicap ?


Sahand 
: « A l’école primaire, la mairie avait mis en place une table adaptée, c’est-à-dire une table qui avait des rebords pour empêcher que les crayons ne tombent. A vrai dire, j’ai la chance que mon handicap ne réclame pas trop d’adaptation, hormis le tiers temps et l’aide à la prise de notes. Sinon, je n’ai pas besoin de matériel adapté, contrairement à d’autres personnes. »

Gaspard : « Alors, j’ai besoin du tiers temps pour les examens. Sinon, je bénéficie aussi d’un aménagement pour mes examens. Une partie de ceux que je devrais passer cette année sont reportés à l’année prochaine. J’ai également des difficultés à prendre mes notes en cours et j’ai donc droit à un preneur de notes. »

Que pensez-vous d’actions comme les Journées Handivalides ?


Lucy : « C’est une bonne chose pour sensibiliser le public et ça nous permet à nous-mêmes, les personnes handicapées, de prendre connaissance des infrastructures et actions existantes. »

Sahand : « C’est positif, surtout vu l’envergure de la manifestation, qui tourne dans différents établissements d’enseignement supérieur à travers la France. C’est aussi une bonne  opportunité pour ceux qui ne connaissent rien à la problématique du handicap de s’ouvrir à cette question et de se rendre compte concrètement des enjeux. Mais c’est toujours la même chose : il faut ensuite que chacun ait envie d’aller plus loin. On ne fait en gros qu’ouvrir des portes, en espérant que les gens oseront ensuite les franchir !

Gaspard : « La journée Handivalides, c’est une initiative à refaire. Pas mal d'étudiants valides sont venus et ont été intéressés. Il faut donc continuer car plus on parlera du handicap dans notre société, plus les gens feront attention ou changeront leurs manières de faire. Car ce sont les mentalités qu’il faut faire évoluer. Pour ma part, en tout cas, ça me permet de découvrir les autres handicaps et de rencontrer des personnes qui affrontent des difficultés assez proches des miennes. »
 
Au cours de vos parcours scolaires ou même professionnels, votre handicap a-t-il pu être une source de discrimination ?

Lucy : « Oui, c’est vrai : mon handicap a quelques fois été source de rejet. Par exemple, on avait refusé à mes parents mon intégration à la maternelle derrière chez moi, à cause de mon handicap. Au collège, je me suis sentie rejetée et incomprise. Mais sinon, globalement, les gens viennent spontanément vers moi et cela se passe bien. »

Sahand : « Cela s’est toujours extrêmement bien passé. Mais c’est dû, je pense, plutôt à ma personnalité qu’à mon handicap. Comme je suis quelqu’un de très avenant et que je vais très facilement vers les autres, cela m’aide beaucoup. Je suis un grand charmeur, vous diront certains ! Enfin, c’est vrai que les relations entre personnes, c’est un peu comme un jeu de séduction : il faut savoir aller vers les autres et se mettre en avant. Il faut être fier de soi. Par contre, je peux parfaitement concevoir que certains aient plus de mal que d’autres. Mais je pense que c’est davantage leur vision d’eux-mêmes que celle des personnes qu'ils croisent qui fait qu’ils se renferment. Cela peut se comprendre évidemment car ce n’est pas toujours facile, mais je pense que si l’on va vers les gens, ceux-ci vont s’ouvrir. Au départ ils ont peur et c’est normal, c’est le premier sentiment humain. Mais, petit à petit, ils avancent… »

Gaspard : « Je ne dirais pas qu’on me rejette, mais on ne vient pas forcément vers moi. Au foyer, cela se passe bien. J’ai des copains, même des amis. A la fac, dans ma promo, il y en a qui discutent avec moi, mais la majeure partie m’ignore. Je n’ai pas vraiment de copain à la fac. »

Au point de vue accessibilité, les établissements que vous avez connus étaient-ils tous accessibles ?


Lucy
 : « La plupart du temps, les établissements que j’ai fréquentés étaient globalement accessibles. Certains se sont néanmoins avérés dangereux par certains aspects, notamment au niveau des cages d’escaliers, par exemple. »

Sahand : « Non, clairement non. Au niveau de l’école primaire, par exemple, on s’arrangeait pour que je sois dans une salle du bas. Mon collège était accessible mais au lycée, l'administration faisait en sorte que tous mes cours se passent au premier étage du seul bâtiment accessible. J’ai eu la chance de faire un bac général. C’est-à-dire un bac où il n’y avait pas vraiment besoin de matériel, à part un tableau noir et des craies, pour suivre les cours. Par contre, si j’avais choisi un bac « Sciences des techniques de laboratoire », par exemple, je pense que cela aurait été plus difficile de s’organiser.
Quand j’étais en DUT et en licence pro, j’étais dans une petite structure qui venait d’ouvrir. Je faisais partie de la première promo et ils avaient vraiment tout étudié pour moi. Ils m’avaient même demandé de venir quelques jours à l’avance pour vérifier la taille du bureau, et tout ça ! A la fac, par contre, c’est une autre affaire même si au niveau de l’accessibilité pure et dure, la plupart des salles sont accessibles. Quand ce n’est pas le cas, l’administration s’arrange pour déplacer le cours. »

Gaspard :

« Mon parcours scolaire, c’est un parcours normal. Toutefois, je ne suis pas forcément allé au même endroit que les autres de ma classe, parce que ce n’était pas adapté. J’ai dû par exemple choisir un autre collège que mes camarades de primaire, parce qu’il n’y avait pas d’ascenseur dans l’autre. Au lycée, j’étais carrément dans une structure spécialisée, où j’avais un service de kinésithérapie et d’ergothérapie à disposition.

Pensez-vous que la loi du 11 février 2005 apporte vraiment quelque chose aux personnes handicapées ?

Sahand : « La loi apporte quelque chose car elle donne des obligations. Mais le problème, c’est que cela peut avoir un effet pervers. Certaines personnes en situation de handicap peuvent, entre guillemets, se réfugier derrière la loi et ne pas prendre d’initiative. Sous prétexte que leurs droits sont assurés, ils vont se mettre dans une situation d’attente. Les obligations, c’est une bonne chose, évidemment, mais l’idéal, ce serait de ne pas en avoir besoin. Je pense, par exemple, au Royaume-Uni où ils ont réussi à étendre le problème lié au handicap à toutes les formes de discrimination. En France, on reste encore très centré sur le handicap et en fait, ce qui se passe pour le handicap, c’est similaire à ce qui s’est passé pour les femmes ou pour les étrangers. La véritable victoire, ce sera quand on parviendra à sortir des champs du handicap et que cela sera totalement naturel pour tout le monde.»

Gaspard 
: « La loi généralise et, en cela, elle peut aider les jeunes en situation de handicap. Toutefois, on se retrouve du coup un peu dans un contexte de discrimination positive où, par exemple, la loi oblige par la contrainte les employeurs à recruter des personnes handicapées, alors que cela devrait se faire naturellement. »

A propos, avez-vous déjà eu l’occasion d’effectuer des voyages à l’étranger, et ainsi d’observer comment cela se passe dans d’autres pays ? »


Lucy : « Mon dernier voyage a été au Brésil dans le cadre d’une mission humanitaire avec une association. Nous y avons apporté des lunettes pour la création d’un centre et nous avons eu aussi l’occasion de participer à un événement sportif, le BAHIA TANDEM TOUR auquel participaient également des personnes aveugles et sourdes du Brésil. Il s’agissait de leur apporter une autre vision du sport et aussi de les valoriser eux-mêmes. Ils en avaient particulièrement besoin : le handicap là-bas n’est pas bien considéré du tout et ils sont souvent rejetés depuis la naissance. En plus, peu de choses sont encore faites là-bas et les infrastructures existantes manquent cruellement de moyens. »

Sahand : « J’ai fait un voyage au Canada, deux en Angleterre et un en Ecosse. Je suis allé en Espagne et au Portugal. Bref, j’ai beaucoup voyagé, mais je n’ai pas encore eu l’opportunité de vivre plus de deux mois dans un autre pays. C’était toujours des séjours de courte durée. Je ne peux donc pas vraiment me rendre compte. Mais ce qui m’avait frappé, par exemple, au Canada, c’est que la question de l’accessibilité physique ne s’y posait même pas : tout était accessible. En Ecosse, c’est pareil. Maintenant, ça ne veut pas nécessairement dire que les personnes handicapées y vivent mieux. Mais c’est vrai que ce sont des pays qui portent une réflexion sur le handicap depuis plus longtemps. »

Gaspard : « Alors, oui, j’ai déjà eu l’occasion de partir à l’étranger. Je suis allé dans une famille allemande, par exemple, dans le cadre d’un échange. L'une des particularités, de ce genre de voyage, dans mon cas, c’est que la mère de famille où j’étais, qui ne me connaissait pas, et moi non plus, a dû me donner le bain. Ce voyage en Allemagne ne m’a pas vraiment permis de voir comment cela se passait pour les personnes handicapées là-bas. Toutefois, j’ai pu constater que les allemands étaient plus évolués sur la question de l’accessibilité qu’ici, même si on a fait beaucoup de progrès en France ces derniers temps, notamment sur la mise aux normes des bâtiments. »

Parvenez-vous à concilier études et vie étudiante active ?

Sahand : « Ma vie étudiante est très, très, très riche. Je sors beaucoup. Je connais très bien le "monde de la nuit" de Strasbourg.  L’un des bars de nuit dans lequel je vais régulièrement, a fini récemment, à cause (ou grâce) à moi, par adapter plus ou moins son local. Ils ont installé des barres dans les toilettes ainsi qu’une rampe amovible pour l’accès. Enfin, tout ça ne me pose jamais vraiment de problème : quand je rencontre un gros souci d’accessibilité, au lieu de me dire je n’y vais pas, j’attrape les deux premiers grands gaillards qui passent par là et j’y vais. »

Gaspard : « Ça dépend. Je vais parfois au cinéma. Je participe aussi à des soirées dans mon foyer. Autrement, je ne sors pas trop même si je ne me restreins pas non plus. »


Très peu de lycéens en situation de handicap effectuent des études supérieures et encore moins choisissent des grandes écoles. Que pensez-vous de cette problématique-là ?

Lucy : « Je pense en effet que cette problématique est grave. Divers  facteurs contribuent à cet état de fait avec, en premier lieu, je pense, pas mal de réticences de la part des jeunes handicapés mais aussi de la part de leur entourage. Je pense notamment aux professeurs qui parfois ne réussissent pas à trouver les mots pour pousser leurs élèves à continuer, notamment par manque d’information dans le domaine du handicap. »


Sahand : « Il y a plusieurs cas de figure mais une partie des lycéens ne fait pas d’études supérieures parce qu’elle a peur. Or, que l’on soit valide ou non, nous avons tous nos difficultés. Bien sûr, quand on est handicapé, on en rencontre probablement plus mais cela ne veut pas dire qu’elles sont insurmontables. Si l’on a l’environnement adéquat et que l’on n’a pas peur de demander de l’aide, je pense que l’on peut le faire. Je pense donc que c’est dommage que les lycéens ne tentent pas plus leur chance dans les études supérieures. Parce que l’intérêt même du lycée, si l’on effectue une filière générale, c’est de pouvoir poursuivre des études supérieures. Bien entendu, faire des études supérieures suppose aussi une certaine émancipation familiale, une certaine maturité et je suis conscient que cela peut faire peur. Mais d’un autre côté, encore une fois, ça fait peur à tout le monde. Bref, c’est peut-être plus dur pour une personne en situation de handicap, mais ce n’est sûrement pas impossible. »

Gaspard : « C’est vrai que les études supérieures font peur, car cela signifie aller dans un autre univers que celui que l’on connaît au lycée. Il faudrait qu'il y ait  plus de communication et d'information pour rassurer les jeunes handicapés et leurs familles. Il faudrait aussi plus de Missions Handicap, pour instaurer un vrai lien avec le jeune, le rassurer et l’aider au quotidien, quand il rencontre une difficulté liée à son handicap.
 
Propos recueillis par Carla Jordao,
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