Photo : Julien lors de la journée Handivalides de l'Ecole des Ponts de Marne-la-Vallée.
Julien, pourrais-tu, en quelques mots, te présenter ainsi que ton parcours ?
« J’ai 23 ans et je suis sourd profond. J’oralise un petit peu mais j’utilise surtout la Langue des Signes, pour la vie quotidienne."
Quel parcours scolaire as-tu suivi ?
" Au début, j’étais intégré dans des écoles ordinaires, avec des entendants. Puis, je suis parti vivre un an au Canada et là, j’ai été dans une école de sourds à Montréal. Ensuite, je suis revenu en France dans une école « normale ».
Au collège, j’ai été dans un établissement spécialisé pendant 4 ans. J’ai passé mon brevet. Je suis rentré alors au lycée, où j’ai été intégré de nouveau dans un établissement ordinaire avec des élèves entendants. J’avais des interprètes à disposition, mais, au niveau du relais avec les professeurs, ce n’était pas toujours facile. Cela a duré quatre ans, car j’ai redoublé ma seconde. Ensuite, j’ai fait un BTS de géomètre, pendant deux ans, que j’ai obtenu facilement. Je me suis demandé alors ce que j’allais faire. Comme on m’avait déjà proposé de faire une classe préparatoire, je me suis dis : « pourquoi pas, je vais essayer ». Mes parents m’ont soutenu dans cette idée et j’ai donc suivi une classe préparatoire à Clermont-Ferrand. J’en garde un très bon souvenir, notamment au niveau de l’aide que j’ai reçu. J’ai passé les concours et aujourd’hui, je suis en première année d’ingénieur, à l’ENSG (école nationale des sciences géographiques)."
Au cours de ton parcours, as-tu toujours été bien accueilli par les autres ou as-tu déjà connu des situations de rejet ?
« Nous ne sommes pas dans un monde parfait. Parfois, cela se passe bien et d’autres fois, c’est plus difficile. A l’école primaire, parfois les gamins se moquent, même si ça se passait bien avec certains. A Montréal, j’ai vraiment reçu un accueil très chaleureux et donc ça s’est merveilleusement bien passé, d’autant plus que j’avais tout ce qu’il me fallait en terme d’accessibilité. C’est là que j’ai appris la langue des signes, par exemple.»
Et à ton retour en France ?
« Quand je suis revenu, ça a été plus difficile. Au moment d’entrer au collège, j’étais content de rejoindre un établissement où je serais avec d’autres sourds. Je pensais que, du coup, cela allait bien se passer. Mais en fait pas du tout : j’ai vécu un rejet de la part des autres élèves parce que je ne connaissais que la langue des signes québécoise. Du coup, ils se moquaient. Il n’y avait pas de cours de langue des signes française et j’essayais tant bien que mal de m’adapter pour réussir à suivre les enseignements. Les autres n’acceptaient pas ma différence. Ils me disaient : « c’est pas beau la façon dont tu signes ». Je ne garde pas du tout un bon souvenir de cette époque, même si il y avait quand même quelques élèves avec qui je m’entendais bien. »
La situation s’est-elle améliorée pour toi au lycée ?
« Au lycée, les deux premières années, ça a été moyen. Mais ensuite, en première et en terminale, c’était super chouette. On échangeait beaucoup avec les autres lycéens « entendants ». Ils faisaient vraiment beaucoup d’efforts pour m’intégrer dans les discussions. Je me suis rattrapé en quelque sorte. On bavardait et ils faisaient des efforts pour m’inclure dans les discussions. En BTS, je peux dire que ça a été de nouveau moyen : ce n’était pas vraiment du rejet. Les autres étudiants étaient gentils, mais il n’y avait pas d’échanges. Ils parlaient entre eux et ne me transmettaient pas les infos. Par exemple, lorsqu’un prof était absent, on ne me le disait pas et du coup, je payais un interprète qui se déplaçait pour rien. Parfois, cette situation me pesait vraiment. Du coup, je n’ai pas vraiment pris plaisir à suivre mon BTS. Heureusement que j’avais des copains à l’extérieur, et mes parents aussi ! »
Pourtant, tu as décidé de suivre une classe prépa ?
« En classe préparatoire, j’ai été très surpris. Les profs étaient sévères, mais ils faisaient de réels efforts de communication. Les élèves aussi, d’ailleurs. Du coup, on réussissait à échanger. Ils essayaient de signer comme ils pouvaient, mais au moins ils essayaient et ça, c’était vraiment incroyable à vivre pour moi. En un an, j’ai eu plein de bons souvenirs. Il y avait du boulot, c’était difficile, mais humainement c’était génial. Le soir, on sortait, on allait boire un coup ou on allait au resto avec les profs aussi. C’était vraiment super. »
Et aujourd’hui, à l’ENSG, comment te sens tu ?
« Depuis que je suis ici, à l’ENSG, il y a eu des hauts et des bas. Il faut reconnaître qu’ils parlent tous très, très vite. Bon, c’est aussi une culture de l’école, mais, pour le coup, pour moi qui parle surtout la langue des signes, c’est difficile d’entrer en communication avec eux. On passe par l’écrit bien sûr, mais je ne suis pas non plus un « ténor » en français. Quand cela touche des choses simples de la vie quotidienne, c’est facile et je peux l’écrire. Mais lorsqu’il s’agit d’expressions plus complexes, c’est tout de suite très compliqué. »
Que penses-tu des lycéens en situation de handicap qui n’osent pas faire des études supérieures et qui se disent que les grandes écoles ne sont pas faites pour eux ?
« Si l’on travaille bien, on peut aller en classe préparatoire. Il n’y a pas de raison de ne pas essayer. Mais bon, c’est un peu plus compliqué que ça quand même : il faut aussi rencontrer les bonnes personnes, avoir un peu de chance… On ne peut pas trop juger ni généraliser des situations. Il y a tellement de facteurs qui entrent en compte, en partant notamment de l’éducation donnée par les parents. Après, même si l’on rencontre des difficultés, c’est aussi à nous d’être courageux et de faire des efforts. En ce qui me concerne, je suis heureux aujourd'hui parce que je me dis que j’ai eu de la chance de connaître les bonnes personnes au bon moment et au bon endroit.»
Au niveau de l’accessibilité de tes cours, as-tu toujours reçu l’appui qui t’était nécessaire ?
« Ça dépend, c’est très variable. Au début, de septembre à décembre, il n’y avait pas du tout d’interprète en cours. Il fallait d’abord faire un dossier de demande puis attendre la réponse. Bref, c’était assez pénible au niveau des démarches. Actuellement, j’ai des interprètes, mais pas à plein temps. Seulement pour les cours comme la littérature, l’histoire, le français où on parle beaucoup. Cela me facilite les choses car, du coup, je peux suivre en même temps que les autres. Au niveau des matières scientifiques, par contre, ce n’est pas possible. Les maths, ce ne sont que des suites de chiffres et de formules. Ce serait impossible à traduire pour un interprète. En plus, le prof n’arrête pas de parler. Donc, dans ces cas là, je lis les supports des cours sur Powerpoint. Du coup, je n’ai pas les ajouts, les commentaires du prof etc. C’est un peu ennuyeux surtout que parfois les autres élèves n’écoutent pas vraiment et ne peuvent pas me faire passer les infos. Je veux réussir et j’aimerais avoir ces informations, mais je ne suis pas non plus un bourreau de travail et j’essaie donc de ne pas faire une fixation là-dessus. C’est-à-dire que je sens aussi que j’ai besoin de temps libre, d’aller faire du sport à l’extérieur, de rencontrer mes copains, de me détendre un peu. C’est vrai, je suis étudiant avec un handicap, mais je suis avant tout un étudiant. »
Donc, si je comprends bien, tu parviens à avoir une vie étudiante assez active ?
« Il y a des petits détails au moment de l’intégration dans un groupe, où mon handicap me gêne. Lorsqu’il y a deux trois personnes, ça va. Au-delà, cela devient difficile de suivre. Je ne sais plus qui parle, à quel moment… Ca va trop vite pour que je réussisse à suivre la conversation et du coup, je ne peux pas participer. J’ai appris à être très patient, mais c’est vrai que parfois je m’énerve. Je dois leur rappeler que je suis là et qu’ils doivent faire attention. Sinon, concrètement, je fais du sport. Là, je n’ai pas de problème : quand on bouge, on parle peu et physiquement, même si je suis sourd profond, je peux tout faire !»
Que penses-tu de la loi du 11 février 2005 ? A-t-elle apporté quelque chose aux personnes handicapées et notamment aux personnes sourdes ?
« Une loi ne peut pas changer le monde. On ne peut pas faire évoluer les choses d’un coup de baguette magique. Mais cela va se faire, petit à petit. Par exemple, je suis assez déçu par rapport à la télé. On a dit qu’il y aurait le sous-titrage complet en 2010. J’attends toujours. Il y a plein de chaînes que je regarde où il n’y a pas de sous-titrage. Les Jeux Olympiques, par exemple: il n’y a avait de sous-titrage, nulle part, même sur les chaînes publiques. Ca m’agace. En tant que personne, j’ai besoin d’avoir les infos. J’ai le droit d’être tenu informé, de suivre l’actualité, de regarder des films… Or, sans sous-titrage, je ne peux pas comprendre et le lendemain, je ne peux pas non plus participer aux échanges des autres sur une émission ou un film à la mode. Bref, la loi, c’est bien mais il y a encore beaucoup de choses à faire et cela ne va pas suffisamment vite dans certains domaines. »
Tu as évoqué ton expérience à Montréal. En tant que personne handicapée, quelle(s) différence(s) as-tu pu percevoir entre ici et là bas ?
« Cela fait 20 ans que je vis en France et je n’ai vécu un an à Montréal. Mais je garde de cette année plein de très bons souvenirs. J’avais huit ans et j’ai intégré pour la première fois une école de sourds. Quand je suis arrivé dans cette école, je ne connaissais vraiment rien de la langue des signes et un an après, je savais signer et je communiquais avec les autres. Avant, je ne communiquais avec personne et c’est là que je suis vraiment devenu bavard. Et puis, il y avait une vraie ouverture d’esprit. On faisait beaucoup de sport, notamment du hockey et j’adorais ça. Quand je suis rentré en France, après, j’ai trouvé que les gens ici avaient beaucoup plus de mal à accepter la différence. J’étais vraiment déçu. J’ai l’impression qu’en France, on vous met constamment des barrières devant vous, qu’il faut essayer de contourner à chaque fois pour négocier, trouver des solutions, continuer à avancer… Alors qu'à Montréal, l’accessibilité est automatique. Tout est prêt. Il n’y a pas tous ces obstacles à franchir, sans cesse. »
Pourrais-tu me dire ce que tu penses de cette journée Handivalides ?
« Moi, cela me sensibilise aussi. C’est très intéressant. Tous les handicaps sont représentés : des personnes aveugles, des personnes en fauteuil, des personnes avec un handicap mental. Ce sont des témoignages très intéressants pour moi, à la fois en tant qu’étudiant et en tant que personne sourde. Puis, comme je le disais, je considère que j’ai de la chance par rapport à d’autres sourds. Du coup, c’est important de témoigner. Ce type de journée permet de montrer que l’on est capable de faire ça. Justement, j’aime bien l’idée d’égalité des chances, dont on a parlé durant la table ronde de la Journée Handivalides. Je veux montrer que c’est possible. »
Propos recueillis par Arnaud et Carla,
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