Nous avons abordé ensemble cette question de l’intégration professionnelle, en partant de ses expériences en tant que salarié. En effet, avant de reprendre des études à Sciences Po, Jaya, déficient visuel, a travaillé pendant cinq ans en tant qu’ingénieur. Diplômé de Centrale Paris, il était engagé dans le domaine de l'énergie.
PHOTO : la table ronde de l'ENSTA, 07/04/2010
La table ronde de l’ENSTA a pour thème « insertion professionnelle et nouvelles technologies ». J’aimerais connaître ton opinion sur cette question.
« Je voudrais commencer par élargir le spectre de notre réflexion parce que, pour moi, les nouvelles technologies n’apportent pas toutes les réponses aux questions d’insertion professionnelle. Loin de là, d’ailleurs. Selon moi, il y a encore énormément de chantiers à défricher autour de l’insertion professionnelle, tant d’un point de vue de l’organisation même de l’entreprise ou de l’employeur en général, que de la manière de travailler au jour le jour, qui peuvent justement mettre les personnes handicapées « en situation de handicap ».
J’ai remarqué ça notamment dans l’utilisation des nouvelles technologies. Par exemple, l’usage de transparents projetés lors des réunions. D’un côté, c’est positif car ça permet d’éviter les sur-impressions et d’être plus écologique. Mais d’un autre côté, les interventions des orateurs s’appuient du coup très fortement sur les transparents rétro-projetés, ce qui influence le message qu’ils veulent transmettre et peut nuire directement à la compréhension des personnes déficientes visuelles et par là même, à leur participation aux réunions.
Le second aspect sur lequel j’aimerais insister, c’est que les nouvelles technologies mises aux services du handicap visuel ne peuvent constituer une solution finale et définitive à l’insertion professionnelle des personnes handicapées. Il existe des possibilités de compensation du handicap technologique ou technique, mais je trouve qu’il y a encore très peu de choses faites au niveau de ce que l’on appelle « l’auxiliaire de vie professionnelle ».
Or, c’est quelque chose dont on a besoin, lorsque la technologie n’est pas suffisante. Pour le moment, je n’ai pas bien compris quelles étaient les perspectives offertes par la loi à ce niveau là car , si on peut y recourir, c'est seulement dans un cadre très restreint et temporaire. Pourquoi ne pourrait-on pas le faire de façon permanente (même si cela ne veut pas dire forcément en permanence)? »
Que penses plus spécifiquement de la loi du 11 février 2005, par rapport à tes expériences en terme d’insertion professionnelle ?
« J’ai choisi la filière scientifique et technique et cela pose des barrières supplémentaires quant à l’accès à l’information. Ce que j’ai ressenti concrètement dans le cadre de mes expériences, c’est qu’il y a vraiment, dans ces domaines, des barrières logistiques quotidiennes qui sont très difficiles à surmonter lorsque l’on n’a pas d’aide humaine extérieure. J’ai travaillé notamment dans un centre de recherche. Même si les chercheurs avec qui j'étais en relation étaient de bonne volonté et qu’ils acceptaient de me transmettre les documents, cela ne résolvait pas pour autant le problème, parce que ces documents étaient illisibles pour une personne handicapée visuelle.
C’est pour ça que j’ai mené une réflexion sur l’utilité des auxiliaires de vie professionnelle. Pour moi, en effet, l’aide humaine reste indispensable et la réponse apportée par la loi du 11 février 2005 n’est que partielle à ce niveau car l’auxiliaire de vie professionnelle existe au niveau de la loi, mais seulement de manière temporaire.
Je pense que les choses vont forcément évoluer, mais pour le moment, il faut encore casser le mythe de la science répondant à la déficience. Cela reflète un manque de connaissance du handicap et des barrières existantes au niveau de l’accès à l’information, par exemple. Mon expérience ne concerne évidemment que les domaines intellectuels et le travail « de bureau ». Je ne peux pas me prononcer pour les autres secteurs, que je ne connais pas.
Et au niveau de l'enseignement supérieur ?
Au niveau de la loi du 11 février 2005, je pense par contre qu’elle a beaucoup apporté au niveau des études supérieures. Je vois des changements apparaître, aussi bien à l’ENSTA, qu’à Sciences Po ou dans d’autres écoles et universités. Il y a beaucoup de choses qui se mettent en place, notamment au niveau technique ou au niveau de l’accompagnement. A Sciences Po, par exemple, on met à disposition de chaque étudiant handicapé visuel un accompagnateur, pour qu’il puisse suivre le cursus et travailler de manière autonome sur son sujet de recherche ou sur un sujet demandé par ses professeurs.
Il existe néanmoins encore une très grande disparité entre les universités et entre les grandes écoles. Je pense notamment à l’accès au concours et à l’accompagnement au jour le jour. Au niveau de l’insertion professionnelle, à proprement parler, il ne faut pas oublier non plus les questions liées à la recherche de stages et celles liées au premier emploi. »
Tu as repris des études à Sciences Po, que tu suis actuellement. Comment envisages-tu ton avenir professionnel ? Tes expériences précédentes ont-elles remis certains projets en question ?
« En réalité, le fait de reprendre des études n’est pas dû aux difficultés que j’ai pu rencontrer professionnellement dans l’accès à l’information au niveau de la recherche scientifique. J’avais envie depuis longtemps, et même déjà au cours de ma formation d’ingénieur à l’Ecole Centrale, de connaître Sciences Po et les matières dites « publiques ». Je trouve d’ailleurs que ce sont des formations tout à fait complémentaires, d’autant plus que Sciences Po s’ouvre de plus en plus aux acteurs du secteur privé.
Et pour ton futur, alors ?
Je n’ai pas encore une idée très claire de ce que je voudrais faire, mais j’aimerais évidemment pouvoir réutiliser à la fois toutes mes compétences techniques et scientifiques ainsi que celles liées à l’analyse politique des évènements. Je suis notamment très intéressé par les questions de développement des pays dits "du Sud". Pour le moment, je cherche à identifier les acteurs et les besoins du secteur, pour voir quelles missions pourraient m’être confiées. A ce stade de mon parcours, je pense aussi que c’est à moi de définir mon intérêt et mon offre de service, si jamais je n’arrive pas à trouver le poste, la fonction et l’acteur avec lequel je voudrais travailler. »
Propos recueillis par Carla Jordao,
Animatrice déficiente visuelle de Starting-Block