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Félix et Benjamin, le duo de parrains de l'ENS Cachan :

La Journée handivalides à l'ENS Cachan a été l'occasion de débattre de l'accessibilité aux études pour les jeunes en situation de handicap, notamment au sein de ce prestigieux établissement. Félix et Benjamin sont tous deux étudiants à l'ENS. Atteints de handicaps différents, ils témoignent de leurs  parcours respectifs, avec franchise et bonne humeur. 

photo compagnie tatoo.
PHOTO : le stand de la Compagnie Tatoo, ENS Cachan, 15/04/2010.
 
Pourriez-vous vous présenter, ainsi que vos parcours ?

Félix : « J’ai 22 ans. J’ai un handicap moteur, mais je n’utilise pas de fauteuil. Je me déplace à pied. Par contre, je n’écris pas à la main. J’utilise un ordinateur pour la prise de notes en cours et pour les examens. En ce qui concerne mon parcours scolaire, je n’ai jamais été dans une école spécialisée. J’ai toujours suivi ma scolarité en milieu ordinaire.  Après le lycée, je suis entré en classe préparatoire puis j’ai intégré l'École Normale Supérieure de Cachan, il y a trois ans. J’y suis actuellement des études de physique. »

Benjamin
: « Je m’appelle Benjamin, j’ai 20 ans, je suis actuellement en 1ere année à l’ENS Cachan en Sciences sociales. Je suis déficient visuel. En primaire, j’ai appris le braille dans une structure spécialisée, puis j’ai intégré un collège « classique » avec un matériel adapté pour être assez autonome. Par ailleurs, je suis suivi depuis mon tout jeune âge par l’association SIDVA (Service pour l’intégration des déficients visuels et aveugles) en Essonne. C’est eux qui m’ont appris à me servir d’une canne, ils s’occupaient également des retranscriptions, en lien avec mes profs.  Ils m’ont beaucoup aidé, notamment au niveau des formalités d’inscriptions post-bac en classe prépa.

Après le lycée, j’ai intégré Hypokhâgnes, option Lettres et Sciences sociales. Au départ, l’administration était un peu sceptique, n’ayant pas l’habitude de recevoir des étudiants handicapés. De plus, ils recrutent dans cette section beaucoup en terminales S. Avec mon option bac ES, ce n’était pas gagné. Mais le fait d’avoir obtenu le premier prix du concours général des terminales en économie a permis que mon dossier soit accepté !
 
Au final, on peut dire que j’ai toujours choisi, depuis le lycée,  des filières que je qualifierais d’élitiste. Je me destine au secteur de la recherche et je sais que c’est un milieu qui peut être assez discriminant. Je ne veux pas subir, avec mon handicap, de « double-discrimination », du coup, j’ai à cœur d’avoir le parcours le meilleur possible pour avoir une vie professionnelle réussie. »

De quels adaptations et aménagements spécifiques avez-vous besoin ?

Félix : « Pour mes cours, je suis à peu près autonome. J'ai toujours mon ordinateur sur moi et je me débrouille tout seul avec, comme les autres ont leur cahier et leur stylo. Lors des examens, je dispose d’un tiers temps supplémentaire et j'ai le droit d'utiliser mon ordinateur. Pour les travaux pratiques, on travaillait souvent en binôme, ce qui me permettait de me faire aider pour les manipulations délicates. Plus tard, j'ai choisi d'orienter mon parcours vers activités uniquement théoriques. »

Benjamin
:« Pour l’intégration de l’ENS Cachan, le concours représente 56 heures d’épreuves sur 7 jours. J’ai bénéficié d’un 1/3 temps supplémentaire, d’un secrétaire et d’un ordinateur dans la salle, pour que je puisse réaliser mes relectures.

Au niveau des mathématiques, je travaille avec le logiciel de retranscription LaTex, c’est une logique de retranscription de signes mathématiques en codes, adapté aux déficients visuels.

Mais pour l’épreuve de Mathématiques à l’ENS, l’administration a refusé que je rende une copie retranscrite avec ce type de codage, j’ai donc été obligé de tout dicter une fois le travail terminé et je l’ai su assez tardivement, il a donc fallu que je m’adapte.

S’adapter, c’est d’ailleurs un peu la règle. Par exemple, quand le secrétaire ne maîtrise pas les différents signes, pour les épreuves spécialisées de maths ou de sciences ou quand il y a un changement de lieu d’examen à la dernière minute. »

Au cours de vos parcours, avez-vous toujours reçu un bon accueil de la part de vos professeurs et des autres élèves ?

Félix : « Dans l'ensemble, oui. En général, les professeurs m’ont toujours bien accueilli et soutenu. Ils ont vraiment contribué à ma réussite. Mes camarades aussi m’ont toujours aidé, que ce soit dans l’enseignement secondaire ou, aujourd’hui, à l’ENS. J’ai la chance d’avoir toujours été soutenu par mes parents, mes professeurs, mes camarades et, à présent, mes colocataires. »

Benjamin
:  « Au collège, je dirais que l’accueil qui m’a été réservé était plutôt mitigé mais c’est plutôt dû au système global du collège plutôt qu’à un manque de volonté des professeurs. Au lycée, l’équipe était très sympa. En prépa, j’ai senti au départ un certain scepticisme quant à mes possibilités et mes chances de réussir de la part des professeurs et de l’administration. Finalement, ça s’est très bien passé. J’ai une méthode de travail assez flexible qui, au final, ne demande pas énormément d’aménagements et d’adaptation. Les professeurs doivent tout simplement dicter à haute voix ce qu’ils inscrivent au tableau et me donner des fichiers informatiques. »

Que pensez-vous d’actions comme la journée Handivalides. Considérez-vous que c’est pertinent ?

Benjamin : « Je trouve que l’idée de sensibiliser les étudiants est très intéressante notamment avec les mises en situation. Ca me fait un peu penser au concept des restaurants dans le noir. J’avais beaucoup d’amis qui pensaient que manger dans le noir était simple mais qui, au final, n’ont pas tenu tout le repas. C’est bien que les valides se confrontent parfois aux difficultés que peuvent rencontrer les personnes handicapées. »

Félix
: « C'est important parce qu’il y a  encore peu de personnes handicapées dans les grandes écoles. Les classes préparatoires sont une étape quasi obligatoire pour y entrer, or réussir ces formations nécessite de "rentrer dans le moule", ce qui n'est pas toujours facile (même pour les valides). L'université offre plus de souplesse de ce côté-là. Des voies d'accès parallèles, passant par la faculté, pourraient donc représenter des solutions possibles. »

Benjamin
:  « Concernant l’intégration des étudiants handicapés dans les grandes écoles, je pense que les progrès technologiques vont aider de ce côté-là. Mais il y aussi une forme d’autocensure qui joue, liée probablement à un manque d’information. J’aimerais justement que mon parcours serve à prouver que c’est possible et crée une émulation. C’est la même chose pour toutes les adaptations que j’obtiens, alors que cela n’était pas nécessairement gagné au départ, je me dis que cela servira ensuite à un autre déficient visuel, que c’est une chose désormais acquise. C’est très important pour moi. »

Que pensez-vous de la loi du 11 février 2005 ? S’agissait-il d’une loi nécessaire ?

Félix : « Oui, tout à fait. Je suis parvenu à intégrer l’école de mon quartier en primaire parce que mes parents ont beaucoup insisté et qu'un instituteur a accepté de me prendre dans sa classe. Mais il n’y avait aucune obligation. Maintenant, ce n’est plus la même chose, puisque, si les parents en font la demande, l'école ne peut pas refuser. De même pour l’organisation des examens. Pour les concours, il est devenu obligatoire de mettre en place des compensations et c’est quelque chose d’important.»

Benjamin
: « Disons que c’est important parce que cela permet de fixer un cadre et des objectifs à atteindre mais cela reste une loi et c’est au final appliqué de manière très hétérogène. 5 ans, c’est un peu court pour se rendre compte des effets. Je pense qu’au bout de 10 ans, il sera plus facile de dresser un bilan. De toutes façon, il est clair que des progrès certains ont été réalisés, on le sent. Il faut maintenant que ces changements s’accompagnent d’une évolution des mentalités, une loi seule ne suffit pas. »

Parvenez-vous à avoir une vie étudiante « comme les autres » ? Avez-vous, par exemple, pu participer au week-end d’intégration de l'école ?

Félix : « Oui, j’ai participé au week-end d’intégration. Je me rends régulièrement aux soirées organisées par le bureau des élèves. Je ne fais pas parti du bureau, mais je participe à d'autres activités. J'ai été juré du prix littéraire de l’école et je suis l'un des membres les plus actifs du l'atelier d'écriture, où l’on compose de courtes nouvelles. D’ailleurs, nous publierons un recueil prochainement. Je ne suis donc pas celui qui participe le moins à la vie étudiante. Par ailleurs, j'ai quitté cette année les logements étudiants du CROUS, dont les ascenseurs étaient très souvent en panne, pour habiter dans une grande colocation avec huit autres étudiants. »
 
Benjamin : « Pendant la prépa, c’est d’ailleurs le cas pour tous les élèves, je n’avais vraiment pas le temps d’avoir une vie étudiante épanouie mais depuis que je suis à l’ENS, c’est différent. Je sors beaucoup à Paris, je vois mes amis, je visite des expos…  Concernant mes collègues de promo, on a tendance à penser que dans les prépas et les grandes écoles, c’est la philosophie du chacun pour soi et qu’il n’y a pas de solidarité. Je n’ai pas eu cette impression. Disons que l’ambiance est compétitive mais pas concurrentielle. Cela crée une sorte d’émulation, ce qui est assez stimulant. Mais nous avons en même temps conscience que le travail en équipe est une force et nous sommes de très bons amis.»
Propos recueillis par Carla Jordao et Emilie Ouchet de l'association Starting-Block
 
 
 

La Marraine de la campagne

Marie-Amélie Le fur, double vice-championne paralympique.
Marie-Amélie Le fur, double vice-championne paralympique.

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