L'accident...
« Je m’appelle Hélène Chavanne. J’ai eu un accident domestique à l’âge de dix ans. C’est grâce à mes parents, et je dirais même uniquement grâce à eux, que j’ai pu m’en sortir. En effet, je considère que le corps médical de l’époque n’a fait que des bêtises sur moi. Heureusement, mes parents avaient de la disponibilité et une situation financière permettant de me reprendre à domicile, contre l’avis du corps médical. Pour les médecins je n’étais qu’une enfant qui resterait allongée sur un petit chariot, sans vraie perspective d’avenir".
Photo : le forum de la Journée Handivalides de l'Ecole Vétérinaire de Maisons-Alfort, ce 18 mars 2010.
S'accrocher...
" En fait, ce qui se dégage de mon parcours, je pense, c’est un mélange entre, d’un côté, la bonne volonté humaine et individuelle, et de l’autre côté, le poids de la société qui vous met des bâtons dans les roues, de façon plus ou moins insidieuse. On dit que l’on fait et on ne fait pas. On dit que c’est une priorité, mais en réalité tout le monde s’en moque. Cela peut sembler un peu dur comme propos, mais c’est hélas ce que je retiens de mon expérience. Je peux paraître amère mais c’est comme ça que j’ai ressenti les choses. Disons, au moins, que tout ça forge le caractère !
Du point de vue du caractère, je suis justement plutôt quelqu’un de très tenace. J’avais l’impression que les médecins m’avaient détruite, qu’ils ne m’avaient pas laissé ma chance… Alors, j’ai voulu prouver que je pouvais faire quelque chose d’encore plus difficile que la médecine. Et comme d’autre part, j’aimais beaucoup les animaux (notamment parce que les animaux ne vous jugent pas), j’ai opté pour des études vétérinaires."
Le parcours du combattant
" Pourtant, quand je repense a posteriori à mon parcours, cela n’avait rien d’évident. Déjà, parce que, tout d’abord, suivre une scolarité normale dans les années 70, quand on est une petite fille handicapée, c’était une vraie galère.
L’énergie de la famille et l’énergie individuelle s’épuisent dans cette lutte pour y arriver, jour après jour. Or, pour pouvoir apprendre, on a justement besoin de toutes ses forces ! Par exemple, les toilettes du lycée n’étaient pas adaptées. Lorsque l’infirmière du lycée n’était pas là, c’est mon père que l’on appelait pour m’aider et il fallait compter au moins un quart d’heure pour que j’aille jusqu’aux toilettes. Tout est extrêmement chronophage. Et à l’époque, ce n’était pas du tout pris en compte ou reconnu. Heureusement, à ce niveau, cela va un peu mieux maintenant."
Une vie sociale "normale" ?
" Je considère que j’ai eu une vie sociale correcte mais bon, le handicap a malgré tout beaucoup d’impact là-dessus. Quand, pour chaque déplacement, il faut réserver un taxi spécialisé, qui vous amène de porte à porte, cela engendre un ensemble de contraintes immenses, peu compatibles avec une vie « normale ». Pouvoir graviter dans un groupe et aller chez ses amis, quand on est adolescent, c’est quelque chose d’important. Or pour moi, c’était souvent très compliqué : parce que les logements n’étaient pas accessibles, parce que les toilettes n’étaient pas adaptées, parce que les roues d’un fauteuil salissent un intérieur… "
La réussite scolaire
" Est-ce qu’il y a eu, ou pas, de l’indulgence de la part de mes professeurs, qui expliquerait ma réussite scolaire ? Peut-être. Peut-être pas. C’est sûrement vrai en partie pour l’oral mais ça joue sûrement beaucoup moins à l’écrit. Enfin, j’ai tout de même réussi à aller jusqu’en prépa. Mais arrivée à ce stade, j’ai fait une sorte de dépression nerveuse. Cela est relativement courant à ce niveau. Mais là, dépression et handicap, ça devenait vraiment compliqué à gérer.
Heureusement, grâce notamment à l’aide de médecines parallèles, qui m’ont redonné la joie de vivre et l’énergie nécessaire, j’ai passé le concours de l’école vétérinaire, en candidature libre, trois-quatre ans après les autres, c'est-à-dire avec une certaine maturité."
Ma formation d'élève vétérinaire
" Une fois admise, cela n’a pas pour autant toujours été évident. J’ai rencontré, par exemple, beaucoup de difficultés au niveau des TP (Travaux Pratiques). Animal, matériel, professeur ; j’avais l’impression qu’il me manquait toujours quelque chose pour avoir un apprentissage correct.
Dans le cadre de cette formation vétérinaire, je dois dire aussi que je n’ai reçu aucune aide particulière, ni psychologique, ni matérielle, alors qu’à la limite, tous les étudiants devraient avoir droit à un accompagnement. Personne ne m’a jamais rien demandé ni proposé. Heureusement, je me suis accrochée grâce notamment au soutien de mes camarades."
Emploi et handicap : le frein financier...
" Aujourd’hui, pourtant, pour des raisons à la fois externes et internes, je n’exerce pas ma profession. La raison majeure, c’est que je n’ai pas intérêt à perdre l’aide sociale dont je bénéficie, l’AAH (Allocation Adulte Handicapé). J’ai fait le choix d’être maman. Or, être mère, même si c’est extrêmement valorisant, c’est un handicap de plus pour une femme. Gérer une famille, un handicap et un travail, c’est faire preuve de beaucoup de ressources et de capacités, qu’a priori je n’ai pas pour le moment.
Je pourrais avoir une petite activité professionnelle à côté. Mais clairement, travailler un tiers temps, par exemple, ne donne pas un salaire et ne compense donc pas la perte des aides que cela engendrerait. Ainsi, pour les personnes handicapées, lorsque l’on veut se lancer dans la vie professionnelle, il faut vraiment peser le pour et le contre car le fait d’avoir un travail ne fera pas disparaître votre handicap. Or, le handicap, c’est souvent lourd financièrement. Pour moi, ça, ce serait un des premiers paradoxes à régler, si on voulait vraiment favoriser l’insertion professionnelle."
Le mot de la fin...
"Il y aurait encore beaucoup de choses dont j’aimerais parler mais je suis en tout cas très contente de pouvoir partager mon histoire et voir que, malgré tout, même si il reste encore beaucoup de travail, les choses évoluent, notamment au niveau de l’accès à l’enseignement pour les jeunes handicapés. "
Propos recueillis par Carla Jordao,
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