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Regards croisés à l'université Panthéon-Assas, Paris 2 :

Dans le texte proposé ci-après, nous vous proposons exceptionnellement un regard croisé entre deux jeunes étudiants handicapés de l’université Paris 2 Assas. Tous deux ont accepté de parrainer la journée de leur établissement. Leurs parcours sont différents, leurs handicaps aussi… Mais la confrontation des expériences n’en est que plus intéressante. 

Photo : parcours à la canne, lors de la Journée Handivalides de l'Université Panthéon Assas, le 12 mars.
 
Pourriez-vous en quelques mots vous présenter ?

Gaël : « J’ai 20 ans et je suis non-voyant de naissance. Je suis en première année de licence de droit. »

Laura : « J’ai dix-huit ans et je suis atteinte d’un syndrome de Little. C’est une Invalidité motrice cérébrale, qui atteint les commandes des membres inférieurs. Je suis, moi aussi, en première année de licence de droit. »

Aujourd’hui, c’est la Journée Handivalides dans votre université. Que pensez-vous de ce type d’initiative ?

Gaël : « Je pense que cela ne peut être que bénéfique : plus les gens connaissent le handicap et moins ils ont d’appréhension et de préjugés. Toute information est bonne à donner et ne peut qu’enrichir les échanges. »

Laura : « Je suis assez favorable à ce genre de journée, même si, avant cette année, je n’ai pas tellement eu l’occasion de prendre part à ce type de rassemblement. Je pense qu’il est important d’être présent sur les lieux et d’envisager des solutions concrètes aux problèmes les plus souvent rencontrés. De même, une discussion autour d’un thème précis est très importante, et trop peu pratiquée, à mon sens. En effet, on aurait tort de vouloir tout régler d’un coup. Il faut agir par petites touches. Le fait de prendre son temps n’est pas négatif dans le cas qui nous occupe. Je me suis souvent étonnée de voir que certains lieux soi-disant accessibles souffraient de failles stupides, causées par l'emballement et le manque de temps.»   

Pourriez-vous me dire quels ont été vos parcours respectifs et les adaptations qui vous sont nécessaires ?

Gaël : « Au collège, j’étudiais à la Réunion. Ensuite, j’ai effectué ma seconde à l’INJA (Institut National des Jeunes Aveugles) puis j’ai été en intégration dans un lycée ordinaire à Paris. Après, j’ai fait une première année en Math / informatique à Dauphine et là, j’ai intégré la fac de droit d’Assas. J’ai passé un bac S et du coup, j’ai connu quelques difficultés d’adaptation pour les matières scientifiques, où on retrouve beaucoup de schémas et de graphiques. Mais, cela restait faisable. Sinon, au quotidien, j’utilise le lecteur d’écran Jaws et quelques fois un logiciel de reconnaissance de texte, lorsque je fais des scans. »

Laura : « J’ai eu une scolarité un peu chaotique. J’ai fait quelques passages dans l’enseignement public, mais, en règle générale, ça ne s’est pas très bien passé. J’ai aussi été  quelque temps dans une école Montessori dont je garde par contre un excellent souvenir, au niveau de la pédagogie. Au moment de rentrer au collège, je n’ai trouvé aucun établissement prêt à m’accueillir. J’ai donc passé trois ans chez une préceptrice pour ensuite entrer dans un lycée hors-contrat. Concrètement, avant cette année, cela faisait 6 ans que je n’avais pas ré-intégré la filière publique. Mais, finalement, cela n’a pas porté atteinte à ma réussite.

Au niveau de la fac, je suis assez satisfaite des aménagements même si, pour être précise, je note quand même quelques lacunes. Par exemple,  il n’y a pas beaucoup de cours disponibles en podcast et ça, ça m’aiderait vraiment beaucoup. D’autre part, mes parents et moi, nous rencontrons de nombreuses difficultés pour nous faire rembourser mes allers et retours pour l’université. »   

Lors de votre choix d’établissement supérieur, vous êtes-vous renseigné sur sa mission handicap ? Est-ce que cela a été un critère important dans votre choix d’université ?

Gaël : « Absolument pas. D’autant que j’ai effectué avant une première année à Dauphine. Je l’ai choisie en fonction de mes études en droit. En outre, je ne me sens pas vraiment attiré par les grosses missions handicap, comme l’on en trouve dans certaines universités. J’aurais trop peur d’avoir l’impression de me retrouver dans un « INJA Miniature », entouré uniquement d’étudiants handicapés. »  

Laura : « Absolument. C’était essentiel que l’établissement soit accessible ! Mais c’est aussi une bonne faculté et je pense que ça m’a influencée aussi. Je ne serais pas allée étudier dans n’importe quelle faculté, juste parce que les lieux y étaient accessibles. A vrai dire, j’étais vraiment contente que ces deux éléments coïncident. »

Du point de vue de la vie étudiante, au-delà de vos cours, parvenez-vous à avoir une vie extrascolaire active ?
 
Gaël : Oui, tout à fait. En ce qui me concerne, je fais du cécifoot et je suis en équipe de France. Puis, je vois beaucoup de copains de la fac. Même si je ne participe pas vraiment aux soirées, parce qu’il y règne trop de bruit, je considère que j’ai une vie étudiante normale. Bon, après, c’est toujours pareil : au début de la relation entre une personne valide et une personne non-voyante,  il y a toujours une idée d’assistance. Mais, une fois que l’on parvient à dépasser cette idée préconçue et  lorsque la personne se rend compte que tu es une personne comme les autres, alors là, tu peux vraiment réussir à te faire des copains. »

Laura : « Pas vraiment, mais cela n’est qu’indirectement lié à mon handicap. Celui-ci a été encore détérioré par une opération chirurgicale malencontreuse, à cause de laquelle j’ai besoin de beaucoup de repos. En semaine, je ne pratique pas vraiment d’autres activités en dehors des cours (auxquels j’assiste presque tout le temps parce que j’aime l’ambiance des amphithéâtres). Mais quand que je ne subis pas trop le contrecoup de semaines chargées, c'est vrai que je n’aime pas rester enfermée. Je fais beaucoup de musique au conservatoire. Je sors avec des amis. Bref, j’ai une vie sociale en dehors de la faculté. »

Que pensez-vous du fait que seul un lycéen handicapé sur 5 entreprenne des études supérieures ?

Gaël : « Je pense que pendant très longtemps, il fallait effectivement être plus intelligent et meilleur que les autres, pour réussir à poursuivre des études. Désormais, je crois que cela a tendance à s’équilibrer. Je pense qu’une meilleure communication sur le sujet permettrait de montrer aux personnes déficientes visuelles et à leur entourage que c’est possible. J’ai bon espoir que l’on y parvienne ! »

Laura : « J’ai connaissance de ces chiffres : j'en suis à la fois révoltée et finalement pas si étonnée que ça. Quand je vois combien j’ai eu besoin de l’aide de mes parents et de mes proches pour pouvoir trouver le bon établissement, prévoir les transports, obtenir les aménagements nécessaires etc. je comprends que beaucoup de gens se soient découragés en cours de route. »

Pensez-vous que la loi du 11 février 2005 soit un véritable apport pour les personnes en situation de handicap ?

Gaël : « En règle générale, je reste assez sceptique face à des lois qui sont assez abstraites. Par exemple, le droit pour un élève handicapé d’être scolarisé près de chez lui, c’est bien beau, mais dans les faits, je ne suis pas certain que cela soit vraiment réalisable. Je crois qu’il vaut mieux le reconnaître plutôt que de ne pas le faire, parce que cela aura le mérite de faire bouger les choses. Je pense qu’il y a pas mal d’avancées, notamment sur les moyens. Mais bon, c’est toujours pareil : il y a toujours une certaine méconnaissance de la part des législateurs. Il faudrait qu’ils soient mieux informés pour pouvoir prendre des mesures plus concrètes et précises. Néanmoins, et même si il reste encore pas mal de choses à faire, on ne peut pas non plus nier que cela ait impulsé quelque chose. »

Laura : « Je pense que c’est une bonne initiative, mais que la mise en pratique ne va pas de soi.  Deux sujets attirent notamment mon attention :
- que tout enfant ou adolescent soit inscrit dans l’école de son quartier, ça signifie faciliter l’accès à l’éducation et c’est crucial. Cependant, « inscrit » ne sous-entend pas que la personne sera bien accueillie. J’ai fait les frais de ce genre de système où on vous inscrit « parce que la loi vous y oblige » et puis, rien.
- je trouve que la question de l’emploi recoupe celle de la formation, et notamment des études supérieures. A l’heure où les exigences en matière de qualification sont importantes, on ne peut pas demander eux employeurs de remplir des pourcentages si les personnes ne sont pas en mesure de faire ce qu’on attend d’elles.  
Mais, je ne suis pas du tout opposée à cette loi : elle est la preuve d’une réaction de l’Etat et de la société. J’y suis sensible. Une loi ne fait pas tout, mais elle trace au moins une direction. »

Est-ce que votre entourage a représenté un soutien important dans votre parcours ?

Gaël : « Je pense que c’est un subtil mélange de volonté propre et d’appui de l’entourage, en effet. On dit souvent que la volonté, c’est tout, mais c’est faux. C’est davantage, selon moi, une association entre la volonté propre et l’appui des parents. Mes parents m’ont permis de faire les choix que je voulais. J’ai également eu la chance de rencontrer les bonnes personnes. Grâce à elles, j’ai pris conscience que je pouvais faire des choses que je ne pensais pas forcément possibles. J’ai croisé  des gens qui m’ont expliqué que le fait d’être aveugle ne me limitait pas autant que ce que certains voulaient me laisser croire. »

Laura : « C’est moi qui suis à l’origine de mon parcours, mais c’est vrai que je n’aurais jamais réussi comme ça sans ma famille et mes proches. Par exemple, sans le refus catégorique de mes parents et leur volonté de me faire intégrer l’école, j’aurais probablement atterri dans une institution. Ce n’est qu’après, vers dix ou douze ans, que j’ai commencé à reprendre le flambeau. Mais encore aujourd’hui, leur aide est vraiment précieuse (même si, par ailleurs, je suis tout à fait autonome dans ma vie de tous les jours). C’est surtout des attitudes qu’ils m’ont transmises et une idée : l’école, c’est primordial, quelles que soient la situation et les difficultés qu’on rencontre. »


Propos recueillis par Carla Jordao,
Animatrice déficiente visuelle de l'association Starting-Block